Pays de malheur !

Pays de malheur !

De Stéphane Beaud, Younes Amrani

Pour une adaptation à la scène

Sur une idée du Collectif Daja en collaboration avec Les Passeurs de mémoires

Mise en scène Dominique Lurcel

Distribution en cours

Création 2013

 

 

Pays de malheur ! : le projet.

Le livre:

En 2004 –un an, donc, avant les émeutes de 2005, parait, aux Editions de la Découverte, Pays de malheur ! Un jeune de cité écrit à un sociologue, ouvrage cosigné par Younès Amrani et Stéphane Beaud.

Je me permets d’en reproduire ici la « quatrième de couverture », très parlante:

« Cher monsieur, je me permets de vous écrire pour vous remercier. J’ai terminé votre enquête «  80% au bac…et après »? C’est un livre qui m’a à la fois ému (j’ai souvent eu les larmes aux yeux) et mis en colère (contre moi-même). C’est incroyable à quel point les vies que vous avez décrites ressemblent à la mienne… »

C’est ainsi que débute la correspondance électronique entre le sociologue Stéphane Beaud et Younès Amrani, un jeune homme de 28 ans, qui travaille comme emploi-jeune à la bibliothèque municipale d’une ville de la banlieue lyonnaise. Cette correspondance, qui va durer plus d’une année, constitue un document exceptionnel sur les espoirs et les souffrances intimes des jeunes d’origine maghrébine. Les confidences de Younès en disent long sur le sentiment de non reconnaissance et parfois d’abandon moral dont il souffre au quotidien. A travers ce dialogue amical surgissent peu à peu les différents aspects de l’histoire personnelle et familiale de Younès et les contradictions sociales qui les traversent.

Ce témoignage peut ainsi aider à combattre la vision stéréotypée et réductrice du « jeune de banlieue ». Il fait émerger, à travers la figure de son principal protagoniste, des traits essentiels de la personnalité sociale de nombreux jeunes de cité : un esprit de révolte, l’envie de comprendre le monde social, le goût pour la politique, le sens de l’analyse.

Sept ans plus tard, ce constat s’est aggravé : le « sentiment de non reconnaissance et parfois d’abandon moral » n’a fait que croitre, ainsi qu’en retour, « l’esprit de révolte ». Et s’est accrue, d’autant, la nécessité de combattre les images stéréotypées et les condamnations essentialistes à l’emporte pièce, où le « jeune de cité » prend la place de l’indigène de jadis, dans une négation de l’Autre sans cesse renouvelée.

Pays de malheur ! demeure à ce jour un témoignage sans équivalent. Aucun des aspects concrets de la vie et des problèmes auxquels est confronté tout jeune français d’origine maghrébine n’est laissé de côté: le poids du milieu familial, parents, frères et sœurs; le parcours scolaire, les profs, les copains, les filles; la « période religieuse », les pièges de la drogue…Et, dominant le tout, le poids des discriminations, du racisme, et cette certitude de plus en plus sombre que « rien n’est fait pour nous », mise en évidence de la spirale d’un échec programmé, état des lieux des effets de ce qu’un autre sociologue, Robert Castel, nomme la « discrimination négative ».

Mis en confiance par le questionnement aigu et chaleureux de Stéphane Beaud, Younès Amrani « plonge », se livre avec une totale sincérité. Sa parole est vive, heurtée, souvent douloureuse, jamais auto-complaisante, jamais victimaire. Elle exprime une double urgence, celle du contexte dans lequel se déroule l’échange des mails inscrit dans le cadre contraignant des horaires de travail de Younès, urgence qui renvoie elle-même à celle, plus profonde, de la situation. Surtout, par l’acuité de ses « confidences » et la profondeur de ses analyses, elle donne à lire un double itinéraire, celui, unique, d’un individu à bien des égards remarquable, et celui, collectif, de tous les sans-voix auxquels Younès Amrani dédie son histoire et dont il ne cherche jamais –volonté explicitement formulée- à se distinguer: « à tous ceux qui n’ont pas eu la chance, comme moi, de pouvoir extérioriser leur souffrance, leur mal-être, leurs rancoeurs et leurs regrets. A tous ceux qui, par manque d’écoute, de soutien, ou de chance tout simplement, ont eu une jeunesse privée de tout ou alors une jeunesse mutilée. »

 

Le projet:

Vouloir construire une forme théâtrale, aujourd’hui, à partir de Pays de malheur ! , c’est, à mes yeux, vouloir rendre sensible, sur scène, deux dimensions essentielles que le récit de Younès révèle :

1/ sa volonté de s’inscrire au cœur d’une destinée collective, qui interdit, sur le plateau, toute approche psychologique, personnalisée, du « personnage », et qui induit, inversement, une recherche de type choral.

2/ les aspects intergénérationnels de l’histoire du « jeune de cité »: Younès situe clairement son histoire en regard de celle des générations qui l’entourent: son monde n’est plus celui de ses parents; il n’est déjà plus celui des « jeunes », à côté desquels il fait déjà figure d’ « ancien ». Tout bouge autour de lui, très vite. Et tout a continué de bouger, depuis la parution du livre…

Sans préjuger, à ce jour, de la forme définitive du spectacle et des différentes formes d’expression artistique auquel il pourra faire appel, celui-ci devra donc, à mes yeux, se construire autour d’un double dialogue : entre individu et collectif, et entre « Younès 2004 » et « jeunes d’aujourd’hui ».

 

D’où la proposition d’un projet en deux temps:

A/ Confrontations (Octobre 2011/ Juin 2012):

1/ En guise de « carte de visite », une présentation du « monde de Younès », sous forme de lectures de pages du livre, proposées à des adolescents et jeunes adultes de la région parisienne (Saint-Ouen et Aubervilliers -pour l’instant, d’autres contacts étant en cours) et de la région lyonnaise (à construire) –lycéens, étudiants, jeunes travailleurs, sans emploi.

2/ La mise en place, simultanément, d’ateliers « réactifs ». Pas question, au départ, de privilégier tel ou tel type d’atelier plutôt qu’un autre. Théâtre, musique, écriture, slam, poésie, interviews et captations vidéo (etc.): plus nombreuses seront les pistes et les formes envisagées, plus riche sera l’échange final. Chaque atelier aboutit à une production autonome et intégrable à la forme finale: non pas des groupes « périphériques », qui se contenteraient de nourrir le spectacle à venir – instrumentalisation insupportable- mais un élément essentiel, constitutif, de ce spectacle, dans lequel ils seraient intégrés.

B/ Un spectacle ouvert, et sans cesse renouvelé (saison 2012/2013, et au-delà…)

Ce sera un spectacle « à dimensions variables », à formes variables, et toujours à deux voix : la « voix de Younès », colonne vertébrale permanente, portée par un comédien. Et en contrepoint, les voix des groupes « réactifs », voix, en fonction des productions, ici univoques, là polyphoniques.

Concrètement- et uniquement à titre d’exemple- cela pourrait donc prendre ici la forme d’un dialogue Younès/ expression musicale, là d’un dialogue Younès/ poésie, ailleurs d’un dialogue Younès/ slam et vidéo –etc., les assemblages possibles étant extrêmement nombreux…

J’ai conscience, en proposant un tel projet, de ne pas faire le choix de la simplicité. Une telle démarche implique un certain nombre de contraintes techniques ou logistiques : allongement du temps de répétitions (on peut imaginer deux moments séparés, l’un aboutissant, en 2012, à la présentation des ateliers, l’autre, début 2013, associant les groupes à la création finale), nécessité d’ajustements liés à des groupes intrinsèquement mouvants, etc. Obstacles surmontables, et que je connais bien, par mes différentes expériences avec des groupes d’adolescents (Lycée autogéré, stages Ligue de l’Enseignement et autres), et par mon compagnonnage avec Armand Gatti.

Une telle démarche, surtout, me parait, en regard du livre de Younès Amrani et de Stéphane Beaud, la plus juste, la plus porteuse de sens et la plus riche de promesses.

 

Dominique Lurcel (juin 2011)

 

Calendrier passé :

 

1/Dernier trimestre 2011 : mise en place des groupes, et lectures des extraits du livre.

2/ De janvier à juin 2012 : ateliers et productions.

3/ D’Octobre 2012 à fin hiver 2013 : construction du/des spectacle(s), à partir des groupes/productions du printemps 2012, et du comédien chargé de porter l’histoire de Younès.