Analyse succincte de la circulation sociale d’une pièce de théâtre performance

« Chocolat »
- représentation du 30 novembre 2010, Nîmes -
Analyse succincte de la circulation sociale d’une pièce de théâtre performance

Benoît Larbiou

 

A l’issu de la représentation de la pièce « Chocolat » nous avons été convié à animer une réunion en collaboration avec la Centre social de Manduel, petite commune agricole
jouxtant Nîmes. Le Centre social avait, la semaine précédente, affrété un petit bus pour amener un groupe de femmes, au nombre de 7, au spectacle (issues d’un groupe
« parentalité »). Une petite semaine après, nous avons tenté d’apprécier la façon dont ce petit groupe avait perçu le spectacle et se l’était réapproprié.
Sur les 7 personnes qui avaient assistées au spectacle, 5 étaient présentes. Ces femmes d’une cinquantaine d’années, sont originaires du Maroc rural, sans travail fixe (une seule
travaille comme ouvrière agricole), mères d’enfants dont la plupart – nous obtiendrons ces renseignements au détour de la conversation – sont mariés à des « français » ou des
« françaises ». Ces 5 personnes, nous y reviendrons, n’avaient pas pris part au débat public de la semaine précédente. Si le recueil des perceptions était ce jour facilité par le fait que le lieu était familier, le personnel encadrant du CS reconnu, il n’en était pas moins limité par la nature collective de la réunion (qui facilitait la prise de parole des habituées de la parole semipublique) et le statut de l’observateur. Nous avons, pour éviter les phénomènes d’imposition et afin de tenter le libérer la parole – qui restait au début frileuse, limitée -, préféré abandonner les questions frontales et choisi l’option de la discussion « à bâtons rompus », laquelle limite les effets de domination culturelle et permet de d’insuffler une certaine convivialité en lieu et place d’un examen formel auquel cette rencontre avait tendance à ressembler en tout début.


Cette technique empirique perd en rigueur formelle (notamment dans la prise de notes) mais gagne en paroles (plus) libérées et en réactivité. La première remarque des femmes, dans l’ordre de sa venue comme dans son caractère unanime, concerne le caractère « mélangé » du public. Une femme – la plus prolixe – remarque que « c’est bien pour les français » et ajoute que « si c’était que pour nous, ça servait à rien ». Cette femme retourne ici l’injonction d’éducation faîte constamment aux catégories populaires, à destination de cette catégorie constamment usitée lors de la réunion des « français » - ceux qui sont de « purs » français -. A l’encontre de l’éducation populaire et de ses préceptes, ces femmes posent avec acuité la question de l’éducation des dominants. Par là même, cette remarque soulève la question de la spécification des « publics » et la ventilation des publics entre public ordinaire, éclairé, et public social, à éclairer.


Le deuxième type de remarque a trait à la réception du spectacle. L’élément saillant que ces femmes ont unanimement souligné, c’est le fait que « Chocolat, il a même pas un
nom ». Se joue pour elles ici le drame : « j’ai pleuré ». L’expérience de Chocolat devint sensible et, cela n’est sans doute pas sans rapport avec le fait que ceci les renvoie à leur propre
expérience qu’elles comparent naturellement à celle de Chocolat. Le va-et-vient entre conditions (« c’est dommage, ils [non défini] le traitaient mal »), est opéré quoique
subrepticement mentionné : « ça touche à nous aussi ». Mais ces femmes (une le mentionne, les autres acquiescent) invoquent une dernière différence : « lui c’était pire que moi… il a
même pas de nom ». La rejoint plus tard une autre intervenante : « Moi j’ai un nom, lui non ».


Il nous a été difficile d’aller plus loin dans le questionnement de ces femmes, sans tomber dans l’examen et obtenir – finalement - ce que l’on était venu chercher. Ces femmes
témoignent en effet d’une extrême bonne volonté (doublée, par légitimisme, d’une bonne volonté culturelle) à l’égard de l’observateur, en même temps que d’une extrême vigilance
dans leur attitude vis-à-vis d’un intervenant extérieur – non (re)connu malgré ces efforts pour limiter les effets d’une relation asymétrique -. Voulant manifestement faire plaisir, elles
s’excusent souvent du fait qu’elles ne parlent pas bien le français et qu’elles s’abstiennent en conséquence de prendre la parole en public. Il nous aurait été difficile d’obtenir toute critique du spectacle, ces femmes intégrant la place qui leur est dévolue en tant que femme, non cultivée de surcroît. Il nous a été malgré tout possible au gré de leurs remarques de revenir sur quelques éléments qu’elles avaient (souhaité) laissé échapper : en l’occurrence sur la question des « purs français » et sur la façon dont elles vivaient l’injustice raciste. Cette catégorie de « purs français » dont les relations logiques sont ignorées est dans le même mouvement envoyée à une réalité naturalisée – le « sang » - et au produit d’une relation asymétrique qui aboutit à une stigmatisation : le nous qui s’oppose chez ces femmes aux « purs français » est défini comme « arabe » non dans sa positivité, mais « comme vous nous appelez, les arabes… ». A la question de savoir ce qu’est un « pur français », une femme répond en riant, c’est « comme un cheval quoi ». Ce qui est naturalisé dans cet échange ce n’est pas l’arabe, mais le français. Les femmes ne se définissent pas comme arabe mais disent être définies comme des arabes, dont elles perçoivent le caractère blessant : « avant, je le prenais mal », mais à l’égard duquel elles restent défaitistes. Se définit ici toute la relation que ces femmes entretiennent avec le racisme. Perçu de façon sensible (« je le sens », « je le vois »), il suscite de la « colère » mais ne débouche sur rien. Bien qu’elles aient intégrée cette domination, elles n’en sont pas moins fières des quelques cas où elles ont réagi. Les conditions de possibilité de cette réaction sont malgré tout bien souvent extérieures : s’il y a à l’origine une protestation, celle-ci demeure timide, feutrée, anomique, et finalement cette action ne va à son terme, que parce qu’un porte parole compréhensif répercute cette parole et, au regard de ses ressources, donne vie à l’action (il est fait référence ici à un gérant de supermarché qui circonscrivant le champ du dicible à l’intérieur de son magasin expulse l’auteur de la discrimination).


Lorsque nous les interrogeons sur leurs enfants - dont elles nous ont signalé l’existence pour noter presque avec fierté qu’ils étaient avec des « français(es) » - ces femmes ne les rangent pas dans la catégorie « français(es) », en revanche, leurs petits-enfants sont ou seront classés dans la catégorie « français(es) » parce qu’ils auront perdu le stigmate de l’origine. Mais cette assimilation de leur descendance à la catégorie naturalisée de « purs français » ne résout pas la question de leur perception de ce qu’est positivement un « pur français » : S’agit-il d’une perte des traces visibles des stigmates ? S’agit-il d’une perte des caractères nationaux naturels (une forme de dilution du sang pour rester dans la métaphore
employée) ?