Richard SCHECHNER, Performance. Expérimentation et théorie du théâtre aux USA, Editions théâtrales, 2008.

Il s’agit d’un recueil d’articles publiés par Richard Schechner (qui est à la fois professeur à l’université de New York et metteur en scène) entre 1973 et 2001. L’édition française a été établie par Anne Cuisset et Marie Pecorari, sous la direction de Christian Biet.

Richard Schechner est peu connu en France. Il a débuté son activité artistique dans les années 1960, au moment où les étudiants américains étaient fortement mobilisés contre la guerre du Viet Nam. Le théâtre-performance, qu’il a contribué à fonder, est né dans ce contexte subversif. Progressivement il s’est imposé comme un nouveau domaine d’études universitaires qu’on appelle les « performance studies » (les « études sur la performance ») qui font appel aussi bien à la sociologie, à l’anthropologie, qu’à l’esthétique.

Schechner conteste la domination de la tradition théâtrale occidentale privilégiant le texte. Dans l’une des études rassemblées dans ce livre, il compare la Poétique d’Aristote et le Natyasastra de Bharata Muni (manuel de performance sanskrit), deux textes qui occupent des positions parallèles dans les dramaturgies occidentales et indiennes. Il met en évidence ce qui différencie les deux traditions. Dans le cas d’Aristote, c’est la vue (et la lecture) qui est privilégiée, alors que dans le cas de Bharata Muni, c’est la gestuelle du corps.

L’art de la performance, tel que le conçoit Schechner, s’efforce d’englober ces deux traditions. Il « reconnait l’importance des pratiques corporelles et de leur transmission en tant que champ d’études à égalité avec la recherche historique dans les archives » (p. 14). Mais son souci premier est d’être en phase avec le monde d’aujourd’hui. C’est ce qui explique les liens tissés avec les sciences sociales. Schechner affirme que l’accident (le fait divers) est un modèle de comportement théâtral, qui apparait « naturellement » dans les milieux urbains. Lors d’un accident, une foule se rassemble pour regarder. Elle forme un cercle, parle de ce qui vient d’arriver. L’événement est ainsi absorbé dans l’acte langagier de sa reconstruction. La séquence rassemblement/performance/dispersion est au cœur du processus théâtral qui intéresse Schechner. On comprend dans ces conditions la place privilégiée qu’il accorde au public.

Pour rendre compte du fait théâtral, Schechner s’appuie sur les réflexions sociologiques de Victor Turner. Turner décrit la structure du drame social à partir de quatre actions essentielles : rupture, crise, action réparatrice, réintégration. Schechner utilise ce schéma pour alimenter sa propre théorie, et ses propres mises en scène.

L’art de la performance passe aussi par une critique de la notion de personnage. Les interprètes du « Performance Group » que Schechner a créé en 1967 étaient entraînés à révéler au public leur double identité : celle que mentionne leur état civil et celle de leur personnage. Outre cette volonté de briser la barrière symbolique entre les comédiens et les spectateurs, l’art de la performance se caractérise par sa capacité à se manifester dans d’autres lieux que les théâtres, et par l’importance accordée à l’improvisation.

L’ouvrage présente une autre facette du travail de Richard Schechner consacrée au « théâtre environnemental ». Il montre que dans beaucoup de cultures, la performance a pour objet « la restauration du comportement ». Il analyse dans cette perspective les activités « théâtrales » développées dans les parcs à thème et les villages reconstitués qui se multiplient aujourd’hui aux Etats-Unis. Les acteurs en « costume d’époque » incitent les spectateurs à participer à des événements qui mobilisent l’imaginaire hollywoodien davantage que la réalité historique. Alors que le théâtre montre généralement comment il est lui-même fabriqué, ces villages reconstitués nient le procession de reconstitution pour donner l’illusion du réel. Néanmoins, Schechner ne se contente pas de critiquer ce type de démarche. Il montre que ces projets sont aussi des tentatives visant à intégrer les connaissances sur les cultures asiatiques ou amérindiennes à la vie sociale et culturelle américaine d’aujourd’hui. Il pense qu'une réflexion sur les parcs à thème permettrait de défricher des pistes pour renouveler le théâtre interculturel.

Le rôle fondateur qu’il a joué dans le développement du théâtre-performance n’a pas pour autant conduit Schechner à délaisser le contenu pour la forme. Plusieurs textes publiés dans ce recueil insistent sur ce sujet. Il déplore que depuis 1975 la plupart des expériences scéniques se soient concentrées sur la forme, au détriment du fond. L’œuvre de Jerzy Grotowski marque, selon Schechner, le point culminant de la performance, mais l'absence d’une transmission des connaissances issues de ce type d’expérimentation a fait qu'elle n’a pas eu de postérité. Les luttes de concurrence entre les différentes composantes du milieu artistique sont un autre facteur qu’il invoque pour expliquer le déclin de l’avant-garde. Dans un premier temps, écrit-il, « les metteurs en scène ont renversé les écrivains, et plus tard dans les années 1970, les interprètes ont renversé les metteurs en scène » (p. 345), ce qui a marginalisé la réflexion théorique impulsée par Brecht, Grotowski, etc. Une autre raison du déclin de l’avant-garde théâtrale tient aux difficultés financières dans lesquelles elle s’est débattue. Aujourd’hui, les artistes financés par les pouvoirs publics ou les multinationales sont trop dépendants du pouvoir pour le critiquer, ce qui explique aussi le refuge dans les expérimentations formelles.

Finalement, Schechner estime que l’une des principales réussites de l’art expérimental de la  performance a été d’imposer la reconnaissance de la théâtralité comme partie intégrante des activités humaines fondamentales.